Lignes de recherche- Thème 3 CRINI

Le Thème 3 du CRINI, fédération récente d'enseignants-chercheurs et de jeunes chercheurs réunis autour d'une démarche commune définie par l'interdisciplinarité et l'interculturalité, inscrit ses recherches sur l'étude des processus dynamiques de la création artistique et littéraire, qu'elle soit écrite ou orale, savante ou populaire. L'analyse des facteurs qui donnent sens au travail créateur pose d'emblée la nécessité d'envisager l'interaction réciproque entre littérature et art, à des époques et dans des ancrages géographiques parfois distants, dans un horizon de référence esthétique ou poétique.

L'analyse du concept de création se trouve être ainsi au centre de la réflexion à mener en tant que notion structurante. Cette ligne de travail inaugurée ici permet de mettre au jour l'importance d'une dimension esthétique constante dans les approches interculturelles du CRINI, en même temps qu'elle témoigne de la volonté de mettre en regard, le cas échéant, l'Europe et les Amériques, afin de faire ressortir, dans la rencontre de deux horizons culturels et intellectuels soudés par l'histoire, les problématiques à développer, en complémentarité avec les Thèmes 1 et 2.

- Origines, états premiers, variations.

Pour cette étude des processus dynamiques de la création, des notions fédératrices se dégagent d'emblée, résultant de l'intérêt porté à l'origine du travail créateur dans les phases premières de son élaboration. Ainsi l'ébauche, l'esquisse, l'improvisation, la variation permettent-elles de saisir une dynamique préparatoire en situant l'analyse de l'acte créateur du côté de l'inachevé, préalable à la recherche de son terme et de sa forme parfaite.

Considérer la création à son origine conduit alors à suivre les différents moments d'une transformation et d'une métamorphose composée de tentatives successives qui construisent ou  détruisent des formulations antérieures. Ces va et vient qui se dessinent constituent une dynamique originale dont les avancées traduisent les contradictions même de la création.

-  Mémoire et traces dans l'ébauche de la création artistique et littéraire.

L'idée de l'œuvre littéraire ou artistique habitée d'une mémoire propre se dégage de cette pratique dynamique que la création contribue à révéler. Il semble alors intéressant de considérer  le texte ou l'œuvre d'art comme archive d'une mémoire plus ou moins avouée, pour des raisons d'occultation non toujours conscientes et diverses (liées à un parcours personnel, à l'histoire).  L'origine, à la source de l'acte créateur serait ici à réinterroger à partir de la démarche de l'aveu (sincère ou feint) ou, au contraire, de l'occultation, faisant appel à une intertextualité souterraine et cryptée, à un jeu d'autorités masquées, où une référence, un modèle revendiqués peuvent en cacher d'autres. De là, l'intérêt d'une réflexion à mener sur les bibliothèques imaginaires et la mémoire occultée, censurée, contribuant à l'élaboration d'un patrimoine artistique singulier et complexe.

-  Les formes premières de l'élaboration : du dessin à la traduction.

L'étape de la traduction comme expérience première de l'acteur créateur, née du passage par un autre texte et une autre langue, conduisent à s'interroger sur l'identité de l'auteur-traducteur.

L'ébauche, l'esquisse et le dessin (au sens concret ou métaphorique) permettent également d'envisager le cas de l'auteur-dessinateur ou peintre.  Le point d'appui sur le texte - non exclusif - offre ici matière à une réflexion sur la genèse de l'acte créateur, à travers les carnets, les notes,  brouillons, fragments ou commentaires inscrits dans les marges. De là, des thèmes obsédants qui ponctuent de manière lancinante le processus dynamique de l'élaboration, peuvent relier des approches appuyées sur l'image ou sur la musique.

- Transculturation, baroque et littérature.

L'intérêt porté « aux processus dynamiques de la création littéraire ou artistique (écrite ou orale, savante ou populaire), et à l'interaction réciproque entre littérature et art, entre littératures d'époques et d'ancrages géographiques distants », peut difficilement faire abstraction de la notion de transculturalité/transculturation telle qu'elle a été abordée en Amérique latine. Cette approche pour le Thème 3 permettrait de recentrer la réflexion sur les concepts d'interculturalité, de transculturation et de baroque et leurs dimensions créatives, mais aussi comme phénomènes susceptible de définir une identité collective.

Fernando Ortiz (1940) envisageait la transculturation comme un processus grâce auquel une culture acquiert de façon créative (et par conséquent dynamique) certains éléments appartenant à l'autre culture, la distinguant de l'acculturation. La transculturation littéraire serait quant à elle une forme de « plasticité littéraire » permettant d'intégrer les apports nouveaux venant de l'extérieur à partir d'une totale ré-articulation de la culture propre, où le mythe occupe une place centrale (Angel Rama, 1982). On pourra aussi envisager la transculturation littéraire sous l'angle de géopolitiques  culturelles (Adela Pineda) permettant de remonter à la source de leur création et de leur élaboration : interactions littéraires et culturelles entre l'Europe et l'Amérique latine à partir de la fin du XIXè siècle ; modernisme, débuts du « réalisme magique » en Europe dans la production picturale européenne des années 1920 avant sa réinterprétation dans la littérature -Arturo Uslar Pietri -; présence dans les années 1930 à 1970 d'écrivains latino-américains à Paris (situations d'exil ou missions diplomatiques entre autres) réinventant à distance l'Amérique latine dans leurs œuvres; avant-gardes européennes manifestant un intérêt nouveau pour l'anthropologie et les mythes américains - cf les surréalistes pour le Mexique (Breton, Artaud ...)- ; importance des situations politiques et des conflits pour le renouvellement des pratiques artistiques et intellectuelles - exil des républicains espagnols après la guerre civile en Amérique ou des argentins en Europe etc. - ; et inversement, récits des poètes latino-américains confrontés à la guerre d'Espagne...

- Réécritures et écritures de première personne.

L'étude des réécritures permet de mettre l'accent sur jeunes générations d'auteurs et sur leurs procédés : comment la fiction narrative, sans abandonner la perspective de critique sociale, - roman témoignage, roman ethnographique ou nouveau roman historique- continue à explorer le quotidien dans un cadre le plus souvent urbain et marginal plus que dans des grandes fresques narratives, tout en continuant à solliciter le lecteur, dans une opération d'interprétation littéraire et de réception active : questions identitaires, expérimentations ludiques, parodie et humour ; témoignages, chroniques historiques mélanges génériques etc... ; tendance à la relativisation de l'histoire (« Nouveau roman historique ») et à la méfiance ironique envers les normes, les systèmes et les discours populistes ; attitude critique envers les mouvements littéraires précédents et émergence de nouvelles formes d'écritures : celle des écrivains qui s'affirment comme des « citoyens du monde », plongés dans la mondialisation plus que dans les racines identitaires locales, ou qui recréent des genres consacrés (le roman policier en Europe et dans les Amériques). Rapport de ces écritures aux réalités sociales  et artistiques actuelles (contre-culture rock, medias), rejet du « postmodernisme » et des discours populistes, recours au mélodrame au kitsch aux mythologies personnelles et collectives, aux espaces transnationaux et à l'intertextualité.

De nouveaux contextes manifestent une instabilité croissante du sujet dans la narration qui questionne les genres : l'écriture testimoniale pose la question de la transmission et de l'expérience de l'intime. Dans le contexte des interactions entre l'Europe et l'Amérique (exils, migrations notamment), comment s'effectue cette transition entre l'expérience vécue et le récit ? Quels enjeux idéologiques soulèvent les récits de témoignage et que nous apprennent-ils sur la société dans laquelle vit le témoin ? Dans le cadre des migrations, on pourra observer comment se traduit l'expérience vécue (correspondances, récits de vie) Quels enjeux soulève l'utilisation de recours littéraires dans l'écriture testimoniale ?

Le narrateur de première personne en littérature entraîne aujourd'hui un renouvellement des écritures : contre l'omniscience narrative, mais aussi comme marque d'une instabilité. Comment se pose aujourd'hui la question de la fragmentation du sujet et l'impossibilité d'exprimer un « Je » lyrique dans toute sa complexité ou de faire émerger un Je biographique à travers la langue ? Tandis que les formes de la biographie et de l'autobiographie sont contestées en raison de leur fausse transparence, on assiste à un retour à leur fictionnalisation sous l'influence d'écrivains européens (Marcel Schwob pour Borges ou Roberto Bolaño ...)

- Réception, traduction et transculturalités.

La réception des textes littéraires et scientifiques en Europe et dans les Amériques rejoint les questions d'interculturalité et de transculturalité. Elle pose la question de l'évolution des représentations et de la traduction comme pratique transculturelle et/ou reflet des rapports interculturels : représentation de l'autre ou de soi, des cultures et des identités, traductions comparées d'un même auteur en Europe ou dans les Amériques.

La traduction peut être envisagée comme paradigme de la lecture, de l'écriture et de l'interprétation ou la réinterprétation des textes Mais aussi comme une opération de création, par la capacité du traducteur à enrichir le texte original afin de lui attribuer la cohérence nécessaire dans une autre culture (Borges). La traduction apparaît alors comme une activité créatrice enrichie par « l'écrivain anonyme » qu'est le traducteur et dans le cadre d'une critique esthétique non déterministe.

Quel est le rôle joué par la traduction dans la création et la construction des identités et des imaginaires ? Dans quelle mesure contribue-t-elle à la survie des langues autochtones et à la préservation de leurs cultures?  Comment la lecture des chroniques coloniales permet-elle de déterminer un cadre pour comprendre la relation entre les interprètes et leurs commanditaires ? Au XXème siècle on observera la fonction des récits de vie : comment recueillir et traduire la parole de l'autre, et plus particulièrement de l'illettré, de celui qui n'a pas accès à la culture ? (Ecole de Chicago, Oscar Lewis, Miguel Barnet...).

Dans le cadre de lhistoire des mentalités et des représentations on observera enfin comment le mot « invention » se substitue aujourd'hui à celui de « représentations » (Sylvain Venayre), dans nombre ouvrages publiés en France sous le titre « L'invention de... ». On pourrait dégager deux grandes orientations dans ces emplois du mot invention, qui sont aussi des questionnements : l'histoire des identités et l'histoire de l'espace et du temps (O'Gorman, L'invention de l'Amérique ; Michel Agier, L'Invention de la ville. Banlieue, township, invasions et favelas)...

Actions engagées :

- 20 mars 2014 : Conférence de Luis Mora (IEA-Nantes) : "Barbarie et modernité : une approche de la pensée de Bartolomé de Las Casas", Faculté des Langues et cultures étrangères. (conférence à l'attention des étudiants d'Espagnol, Licence, Masters, ouverte aux étudiants de la préparation à l'Agrégation externe d'Histoire).

- Journées d'études internationales, 10-12 avril 2014
La métaphore de la naissance et de la filiation, renvoyant directement la création à son auteur, permet d'envisager non seulement le corps d'une œuvre, dans sa gestation et sa composition, mais aussi celui de l'artiste au travail, en particulier en considérant les forces internes qui le meuvent. Cette problématique fait l'objet de journées d'études internationales (10-12 avril 2014) consacrées au "corps en mouvement" : "Le corps en mouvement. Les mouvements du corps. Emotions et passions dans la création artistique et littéraire" (organisation : Jocelyne Aubé-Bourligueux, Karine Durin). Au travers de l'attention portée au corps dans une perspective résolument dynamique, les émotions et passions trouvent une place privilégiée dans l'étude de la création artistique et littéraire[1].

Car le corps n'est pas perçu seulement dans sa fixité référentielle, mais surtout en tant que sujet acteur, à l'origine de l'impulsion première, en proie lui-même au changement, dans le temps et dans l'espace. Or, quelle est l'origine de son mouvement interne, de cette transe, en quelque sorte, qui donne vie à la création ? Il est alors essentiel de prendre en compte ici le rôle des émotions et des passions, élargies aux thèmes du désir, de l'âme et de l'imagination (dans un rapport du corps à l'âme et à l'esprit). La danse, le geste qui soutient le pouvoir du spectacle, mais aussi la voix et le rythme pourront permettre aussi d'étudier les productions littéraires et artis- tiques sous l'angle d'une corporalité en proie au changement (temporel, physiologique, pathologique) et à la mutation où motion et émotion se donnent la main.

- mai-juin 2014 : séminaire : Christoph König, "Rilke et la poésie française"

- octobre 2014 : "L'esprit du texte. Le corps et la lettre. Culture matérielle et création"

[1] Lignes argumentaires : "À partir d'une analyse des processus dynamiques de la création, dans ses origines, ses états premiers et ses variations, le thème proposé permet d'envisager, dans une perspective transversale et transdisciplinaire, le corps en mouvement au regard des passions qui le travaillent de l'intérieur.

Si, au cours des dernières années, le corps a fait l'objet de travaux interdisciplinaires sous l'angle d'approches variées (politiques, cliniques, artistiques) pour considérer le corps comme le point de référence immuable de représentations culturelles, la perspective dynamique retenue ici, unissant les arts et la littérature, dans le contexte du monde ibérique et ibéro-américain, tend à marquer, pour une part, la spécificité de l'approche qui sera proposée. En effet, afin de réinterroger les conceptions traditionnelles attachées à la représentation du corps, on pourra se demander, par exemple, dans quelle mesure alors le regard croisé entre Europe et Amériques a pu engendrer un bouleversement (dynamique) dans les manières de concevoir le corps."